F comme rue du Fil-Soie

La rue à géométrie variable

La rue du Fil-Soie a longtemps été la plus longue d’Orléans, traversant le quartier Est du Nord au Sud, entre grandes lignes droites et virages serrés, depuis la rue du Coin-Rond au Nord jusqu’à la rue Saint Marc au Sud, comme l’attestent les cartes d’Etat-major de 1820-1866.

Tracé le plus long qu’ait connu la rue du Fil-Soie après 1823 (date inconnue) et avant 1957 (en rouge). Fond de carte © Google.

L’origine du nom (sous la forme File-Soye) remonterait à 1277, en référence, sans doute, à une personne qui y habitait et dont le patronyme provenait de son métier, fileur de soie. Au XVIIème siècle, une propriété sur ce clos (le Château du Fil-Soie) donne le nom à un chemin.

Le Château de Fil-Soie. Source : Delcampe.net
Le Château de Fil-Soie. Source : Delcampe.net

Le cadastre Napoléonien fait mention en 1823 d’un Clos du Petit File-Soie et d’un Clos du Grand File-Soie, mais aussi du Chemin du Fil Soie. D’après les corrections apportées à ce cadastre, la rue du Fil-Soie résulte du regroupement de plusieurs chemins et rues : le chemin du Fil Soie (entre la rue du Petit Villiers et la rue du Coin Rond), une partie de la rue Saint Denis, le Chemin du Champ Bourgeois( ou rue de la Borde au Champs Bourgeois, au sud du croisement avec la rue du 11 novembre), la rue de la Fosse au Diable (correspondant à l’actuelle rue Pierre et Marie Curie et Malakoff), la rue de la Fontaine, et la rue de la Borde Creuse. La construction de la ligne de chemin de fer Orléans-Gien, mise en exploitation en 1873, réduit la partie la plus méridionale de la rue du Fil-Soie qui deviendra une portion de la rue Malakoff.

Dans les années 50, avec le boum démographique du quartier de l’Argonne et son urbanisation, la rue du Fil-Soie est encore morcelée. Par délibération du Conseil Municipal du 26 juillet 1957, il est établi que :

  • La partie de la rue du Fil-Soie située au Nord de l’Avenue de la Marne continuera à se dénommer « rue du Fil-Soie »;
  • La partie rectiligne de la rue du Fil-Soie entre l’avenue de la Marne et la rue du Colonel-O’Neil se dénommera « rue de Reims »;
  • La partie en courbe de la rue du Fil-Soie qui se trouve comprise entre la rue du Colonel-O’Neil et la rue de la Borde sera rattachée à la rue du Colonel-O’Neil qui aura ainsi son origine au carrefour actuel de la rue du Fil-Soie et de la rue de la Borde pour se terminer rue du Grand-Villers;
  • La partie rectiligne de la rue du Fil-Soie, comprise entre la rue Malakoff et le carrefour actuel de la rue de la Borde serait dénommée « rue de la Fosse-au-Diable », observation étant faite que cette partie de la rue correspond précisément au lieu dit « La Fosse-au-Diable »…

On apprend lors de la séance du 11 octobre 1957 que la requalification d’une partie de la rue du Fil-Soie en rue de la Fosse-au-Diable a été vivement critiquée par les habitants du quartier. Certains ont, en particulier, proposé à la municipalité qu’elle veuille bien renoncer à cette dénomination pour adopter celle de rue Pierre-et-Marie-Curie. Dans son intervention, le Conseiller Municipal Limouzi, qui a proposé le nom de Fosse-au-Diable, intervient de manière savoureuse : « Lorsqu’il s’agit de baptiser une rue nouvelle, M. le Maire et certains de nos collègues veulent bien me consulter. Ils me font ainsi un grand honneur en me prêtant une compétence et une érudition que je ne possède certainement pas. Je partage donc – à mon corps défendant – avec eux la responsabilité d’avoir proposé de nommer une partie de la très longue rue du Fil-Soie : rue de la Fosse-au-Diable. Je fais ici mon mea culpa car cela a déterminé une levée de boucliers dans le quartier intéressé. Il s’est trouvé 33 protestataires pour envoyer à M. le Maire et aux Conseillers une lettre véhémente alléguant que le nom proposé manquait de distinction. A notre dernière séance, notre distingué collègue Gombert a tenté d’éteindre cet incendie en précisant que c’était la rue du Paradis qui conduisait à la Fosse-au-Diable et l’on pouvait sous-entendre que la réciproque était vraie. M. le Maire a bien voulu compléter ce point de vue rassurant en disant que la rue du Paradis menait aussi au Cimetière. Dans ce cas, on peut admettre que la réciproque est moins vraie. Tout cela ne semble pas avoir convaincu nos concitoyens qui ont proposé en remplacement le nom de Pierre Curie. Je ne veux pas faire l’avocat du diable (sic !), mais je tiens à préciser que lorsqu’il s’agit de baptiser les rues nouvelles, nous cherchons ou à honorer des citoyens d’une particulière distinction, liés de façon plus ou moins directe à Orléans, ou – en fidèles gardiens des traditions – nous essayons de ressusciter de vieux noms pittoresques que nos aïeux avaient donné à leurs rues. Et autant que faire se peut en rapprochant ces noms des quartiers où ils figuraient jadis. C’était le cas pour la dénomination litigieuse car la Fosse-au-Diable était, paraît-il, à environ 200 mètres de la partie de rue dont il s’agit. Quant à ce diable, j’ai des raisons de penser que c’était un pauvre diable et que, s’il était sans distinction, c’est qu’il était sans notoriété. Mais ce devait être un bon diable car, à ma connaissance, il n’a jamais fait de mal à personne. »

S’ensuit un argumentaire pour nommer la rue non pas Pierre Curie comme cela était proposé initialement, mais il demande d’y associer sa femme, Marie Curie. Ici encore, le texte est savoureux, et sexiste : « J’ai pour ma part adopté d’enthousiasme le nom de Pierre Curie. J’ai seulement demandé qu’on ne le sépare pas de sa femme, Maire Curie, car ils furent unis, non seulement par les liens du mariage, mais dans la découverte du radium, dans le prix Nobel, dans la chaire du Collège de France et dans la direction de l’Institut qui porte leur nom et où je m’honore d’avoir été élève en 1923. Je précise, pour ceux d’entre vous qui l’ignorent, que la découverte du radium fut l’œuvre de Pierre et Marie Curie et de leur préparateur Brémond, qui travaillèrent jour et nuit, en se relayant dans le vieux baraquement qu’on leur avait abandonné, pour réduire les minerais de pechblende qu’ils avaient acheté de leurs deniers en Bohème. Et que la géniale découverte figure sur le cahier-journal de Mme Curie, entre une recette de confitures et la mention de la première dent d’Eve Curie. Ce qui prouve que Marie Curie était, non seulement un grand savant, mais aussi une cuisinière distinguée et une mère attentive. Je regrette seulement que nous n’ayions pu conserver qu’une toute petite rue à un aussi grand nom« .

En 2019, la rue du Fil-Soie a donc seulement conservé son nom au nord de l’Avenue de la Marne.

Références :

  • La Rue du Fil-Soie, morcelée au fil du temps. La République du Centre, 13/03/2012.
  • Brèves d’Argonne n°5, Mars 2000
  • Remonter le Temps – https://remonterletemps.ign.fr/
  • Fiches auxiliaires cadastrales des rues du Fil-Soie, Malakoff, Pierre et Marie Curie, de Reims, et du Colonel O’Neil. Archives Municipales et Communautaires d’Orléans.
  • Cadastre Napoléonien. Feuille n°2, Sections I et H. Archives Municipales et Communautaires d’Orléans.
  • Conseil municipal – Délibérations du 24 octobre 1868 au 13 juillet 1870 – 1D57. Archives Municipales et Communautaires d’Orléans.
  • Conseil municipal – Délibérations du 11 octobre 1957, Point 63 – 1D146. Archives Municipales et Communautaires d’Orléans.
  • Conseil municipal – Délibérations du 26 juillet 1957, Point 36 – 1D146. Archives Municipales et Communautaires d’Orléans.

Auteur : M.H. Hardouin et J. Jacob

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